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vendredi 9 février 2007

« L'interdiction du tabac s'inscrit dans une logique citoyenne »

PHILIPPE-JEAN PARQUET PROFESSEUR DE PSYCHIATRIE ET D'ADDICTOLOGIE
Le Monde, Article paru dans l'édition du 28.01.07

Comment s'inscrit l'interdiction de fumer dans les lieux publics, qui entrera en vigueur le 1er février, dans l'évolution de la lutte contre le tabagisme ?

Les politiques de lutte antitabac se sont longtemps bornées à une logique de réduction des dommages. Dans les années 1970, on a cherché à diminuer la toxicité du tabac, en imposant aux cigarettiers des normes réduisant la nocivité de leurs produits.

Puis, on a cherché à baisser l'offre, en interdisant la vente aux mineurs, en augmentant les prix et en réglementant la cession de tabac. Ensuite, on a informé la population des dommages liés au tabac, avec des campagnes d'information et de prévention, et les avertissements de danger apposés sur les paquets de cigarettes. Toutes ces actions ont été faites dans l'intention de permettre à chaque citoyen de faire des choix éclairés, l'Etat faisant le pari que les consommateurs seraient responsables.

Dans les années 1990, a émergé la notion d'addiction. Le tabac a alors rejoint la liste des produits fortement addictogènes. C'est à ce moment que sont apparus les produits de substitution et les programmes d'aide au sevrage. Parallèlement, s'est développée l'idée que fumer était contraire à « la bonne santé » et qu'il valait « mieux vivre sans tabac ».

En quoi diffère la politique menée aujourd'hui ?

Aujourd'hui, nous sommes dans une autre position, développée à partir du concept de tabagisme passif. La détermination scientifique de l'existence de dommages chez les personnes côtoyant des consommateurs de tabac, relativement récente, a entraîné l'apparition d'une politique non plus seulement centrée sur le fumeur mais aussi sur son entourage. D'où l'interdiction de fumer dans les lieux publics pour protéger le non-fumeur. Cette politique est légitime dans le sens où elle assure la protection des citoyens, qui est une des fonctions régaliennes de l'Etat.

N'y a-t-il pas un risque de stigmatisation du fumeur ?

Tout le problème vient de la manière dont on pose l'interdiction d'un point de vue éthique. Cette mesure est inspirée des politiques anglo-saxonnes, qui correspondent à un idéal de la pureté, avec l'idée sous-jacente que le fumeur est une personne non responsable, susceptible de causer des dommages à autrui, une sorte de « criminel sanitaire ».

Je ne pense pas, cependant, que nous soyons arrivés à ces extrémités en France. L'interdiction ne vise pas à stigmatiser le fumeur, malgré les efforts de certains ayatollahs de la lutte antitabac. Elle veut s'inscrire dans une logique de politique citoyenne, en promouvant la notion de respect d'autrui.

Ne plus fumer dans les lieux publics ne serait plus seulement cesser de causer des dommages à autrui, mais aussi adopter une position de respect de l'autre, l'éducation à la santé rejoignant là l'éducation à la citoyenneté.

L'interdiction de fumer dans les lieux publics est-elle efficace pour lutter contre l'addiction au tabac ?

Certainement, car elle pose des obstacles à la rencontre entre le produit et le consommateur tout en travaillant sur les représentations négatives du produit. Elle induit ainsi une sorte de contrainte morale comportementale, qui peut conduire à l'arrêt du tabac. On a donc une plus grande chance d'observer une baisse de la consommation de tabac, même si une partie de la population continuera toujours de s'adonner à cette addiction. Sans compter que l'interdiction, perçue malgré tout comme une stigmatisation par un certain nombre de fumeurs, peut induire également des contre attitudes négatives.

Peut-on parler de retour d'une forme d'hygiénisme avec ce genre de mesure ?

Parler d'hygiénisme, c'est faire référence à une situation où un petit groupe de leaders imposerait des règles d'hygiène à autrui sans adhésion de la population. Ce n'est évidemment pas le cas aujourd'hui. Par contre, on peut parler effectivement de la construction d'une forme de conformisme comportemental, certes légitime et efficace, mais qui devra être analysé et pris en compte.

Propos recueillis par Cécile Prieur

lundi 5 février 2007

"Je me souviens"

NOUVELOBS.COM | 01.02.2007

JE ME SOUVIENS d’une époque pas si lointaine où tout le monde fumait. Oui, tout le monde. Où les non-fumeurs étaient aussi rares que demain les fumeurs. Les prolos fumaient des « Golduches » et les aristos jouaient du fume-cigarette. Une époque où le Président Georges Pompidou répondait aux interviews télévisées cigarette aux lèvres. Et où Jacques Chirac montait les marches de Matignon, la clope au bec. Je me souviens que lorsqu’on était lycéen et qu’on n’avait pas assez d’argent pour se payer un paquet de cigarettes, on les achetait par 4 et que ça s’appelait des « P4 ». Je me souviens d’une époque où la cigarette n’était pas taboue. Mieux, elle était un élément de séduction, la meilleure manière de se donner une contenance que l’on n’avait pas quand on est encore jeune. Des « P4 », on est passé aux « Gauloises », avant d’adopter les Gitanes puis les Marlboro qui nous semblaient le comble du chic. Il y avait même des gens qui fumaient la pipe. En public. Et des gens qui fumaient des cigares. On fumait partout. Je me souviens des films de Claude Sautet où tout le monde y allait de sa clope. Dans les cafés, dans les trains, sur les quais de gare, Je me souviens de la voix rauque de Jean-Paul Sartre et de ses fameuses « Boyards », alors qu’il y a deux ans, à l’occasion du centenaire de sa naissance on a retouché une photo du catalogue de la BNF, pour ne pas contrevenir à la loi Evin, effaçant la cigarette comme autrefois on retouchait les photos du Politburo après chaque purge. Je me souviens du jour où la cigarette de Lucky Luke s’est transformée en un inoffensif brin d’herbe parce qu’on avait appris en 1994 que le fameux cow-boy Marlboro était mort d’un cancer du poumon. Je me souviens de Gainsbourg, perdu dans des volutes de fumée et je l’imagine mal aujourd’hui accepter ces nouvelles interdictions. Et pourtant nous nous y sommes adaptés. Nous sommes arrêtés de fumer. Plus ou moins vite. Avec des rechutes. Puis nous devenus des victimes potentielles du tabagisme passif. Il a fallu attendre juillet 2003 pour que la vente de tabac soit interdite aux mineurs. C’est que nous sommes entrés dans une autre époque, plus hygiénique. Dans une nouvelle ère. La fin d’un processus qui a commencé au XIXème siècle, avec les progrès réalisés dans l'assainissement de l'eau et qui se termine provisoirement par l’interdiction aujourd’hui de fumer. J.-M. B.

(le jeudi 1er février 2007)

par Jean-Marcel Bouguereau,
rédacteur en chef au Nouvel Observateur et éditorialiste à la République des Pyrénées, pour laquelle a été rédigé cet article